Article par Torun Börtz
Une montagne proche, un lac et des crêtes bleues dans le lointain, c’est le décor dans lequel Lindgren a grandi dans la province du Västerbotten, au nord de la Suède.« Lorsque j’étais jeune, je pensais que si la neige était bonne pour le ski, tout ce qu’il y avait à faire, c’était de grimper sur les skis et de glisser vers le sud de la Suède, » se souvient Lindgren. « C’est ce que je ressentais — tout descend en pente. »Lindgren parle devant une tasse de café durant une journée d’hiver à Paris, où il est attendu comme lecteur à la Sorbonne et au Centre Culturel Suédois. Tandis que ses horizons se sont considérablement élargis depuis qu’il est monté sur ses skis comme jeune garçon, l’environnement de son enfance reste un élément important de son univers littéraire. Il essaie cependant d’éviter de donner à la nature et au paysage une place trop importante dans ses livres.« En fait, je crois que dans mes romans on trouve beaucoup plus de philosophie et de théologie, » dit-il. « Mais j’essaie de les dissimuler dans une sorte de paysage. »Soulager de l’ennuiLa percée de Lindgren s’effectua en 1982 avec Le chemin du serpent (Ormens väg på Hälleberget). Ses livres ont été traduits en 30 langues au total, et depuis 1991, il est membre de l’illustre Académie suédoise. Il a aussi reçu de nombreux prix pour ses romans, dont le premier prix littéraire de Suède, Augustpriset, et le Prix Femina français.
Lindgren a tendance à repousser les embellissements et les accumulations littéraires au second plan et d’aller au cœur du problème rapidement et avec efficacité.« Des descriptions longues et sinueuses décrivant l’eau qui goutte des branches et le soleil qui éclaire les toiles d’araignée dans les buissons — ce genre de choses est absolument insupportable ! » s’exclame-t-il, réussissant à avoir l’air dégoûté et amusé à la fois.Dans son propre paysage littéraire et à travers une couche de linge sale, de cabanes miteuses et de discussions sur l’état de la neige, vous entrevoyez des questions plus profondes — la vie et la mort, l’amour et la haine, la tromperie et le pardon. On pourrait penser qu’un romancier doit avoir beaucoup de courage pour confronter de tels problèmes existentiels si ouvertement et crûment, mais Lindgren secoue la tête à cette suggestion et rit.« Non, cela n’a rien à voir avec le courage, » dit-il. « Si je m’intéressais seulement aux événements et aux trivialités quotidiennes, je m’ennuierais à mourir. Si je devais écrire ce genre de chose, je trouverais une autre occupation. » Son ton est sérieux, mais il ne peut pas s’empêcher de sourire légèrement.Année critiqueUn aspect typique du monde imaginaire de Lindgren est sa conception singulière du temps. Les événements s’entrelacent sans problème ou passent d’un livre à l’autre.« Ma conception du temps n’est pas linéaire. J’ai tendance à mélanger les époques, » dit-il. « De plus, un grand nombre de mes livres sont basés sur une année particulière, 1948. » C’était une année d’une grande importance personnelle pour Lindgren, qui souffrait alors de la tuberculose et on ne s’attendait pas à ce qu’il s’en tire.« J’ai réalisé par la suite que 1948 a été un moment décisif de ma vie. C’est l’année où la vie a décidé de me garder. C’était aussi l’année du décès de ma merveilleuse grand-mère. Elle pouvait absolument tout m’expliquer avec ses histoires. »Un sourire littéraireDans ses histoires, où le présent et l’infini sont en symbiose perpétuelle, les questions existentielles les plus difficiles semblent parfois explicables, et on se demande parfois si Lindgren a peut-être compris la signification même de la vie.Il est silencieux, puis prend une gorgée de café et repose la tasse avant de répondre.« Je crois que mes premières années ont eu une influence à cet égard. Là où j’ai grandi, dans la culture paysanne, les questions existentielles étaient toujours un sujet de conversation. Vous pouviez en parler dans la conversation de tous les jours.« Dans la culture urbaine d’aujourd’hui, je crois que les gens ont honte de discuter de ce que nous aimons appeler les éternelles questions existentielles. Ce qui est triste, puisque discuter Dieu et le Diable, le mal et la mort, c’est très divertissant. »C’est précisément ce qui transparaît à travers l’œuvre de Lindgren. Même lorsque le protagoniste est l’existence humaine elle-même, ni plus ni moins, le ton semble modeste et l’humour n’est jamais très loin.« Je m’amuse énormément lorsque j’écris, » dit-il. « Je pense qu’il devrait y avoir une sorte de sourire, un trait d’humour, dans toute littérature. Si ce n’est pas là, cela me manque terriblement. »
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